RSS

Rêves volés

21 Jan

Ils sont arrivés en groupe d’une petite dizaine, le plus âgé devait avoir 15 ans et le plus jeune tout juste dix. Le plus grand portait avec désinvolture son arme, tandis que le plus petit devait la soutenir à deux mains. Cela importait peu, tous les manipulaient comme si c’étaient des jouets. Mais à ce jeu où l’on tire sans viser, ce sont de vraies personnes qui s’écroulent, même celles qui ne veulent pas jouer et une fois à terre, on ne se relève pas.

Le plus grand m’a fait signe de me mettre à genoux, puis il s’est approché, comme pour me respirer, petit animal sauvage dont je voyais palpiter les narines. Il avait le crâne rasé et une immense cicatrice lui faisait un horrible bourrelet qui partait de l’oreille droite jusqu’à l’arcade sourcilière opposée. Mais ce qui était le plus effrayant en lui, c’était son regard, deux grands yeux vides où ne subsistait plus l’ombre d’un rêve.

Pourtant lorsqu’il s’était engagé, on lui avait promis les plus beaux jouets et pas ces armes pesantes qui brûlent entre les mains lorsqu’on s’en sert ; on lui avait également dit que ses parents allaient recevoir de l’argent, beaucoup d’argent, plus que ce qu’il pouvait imaginer.

Et grâce à cette fortune, sa maman pourrait aller se faire soigner à la ville où les meilleurs médecins feront enfin partir cette toux qui la pliait en deux du matin au soir, lui arrachant parfois des glaires sanglantes.

Son petit frère qui était si intelligent, puisqu’il avait appris à lire tout seul, uniquement en déchiffrant les emballages et les paquets colorés qui venaient du supermarché, pourrait aller étudier à la ville également, dans cette école privée où des curés dans des soutanes impeccables et de gros quatre-quatre rutilants venaient dispenser le savoir aux enfants des notables.

On lui avait promis également des bonbons et des chocolats, de ceux que l’on voit dans les publicités à la télévision, qu’un de ses amis avait dérobés une fois à l’épicerie du quartier et qu’ils avaient léchés à tour de rôle, en fermant les yeux, pour bien s’imprégner de cette saveur nouvelle et pour s’imaginer, durant quelques instants, pareils à ces enfants que l’on voyait jouer au loin, dans les cours de ces grandes maisons qui dominaient le paysage.

On lui avait promis tout cela, mais la maison de ses parents avait brûlé peu après son enrôlement et sa mère, son père, son frère et ses soeurs avaient péri. Ses nouveaux compagnons lui expliquèrent que c’étaient les paramilitaires descendus des beaux quartiers qui étaient venus se venger, pour le punir d’être devenu un guérilléro.

Pourtant, on n’avait jamais vu personne sortir des beaux quartiers et sûrement pas pour s’aventurer dans les faubourgs malfamés. Les gens qui vivaient là-bas, on ne pouvait les voir que de loin, de l’autre côté de ces barrières invisibles protégées par la police, ou bien en coup de vent lorsqu’ils se trompaient de route et passaient en trombes dans les quartiers populaires.

Enfin, c’est peut-être mieux ainsi, parce que le jeune guérilléro aurait fini par apprendre que le mal de sa mère était incurable, même pour les meilleurs médecins et que son petit frère n’avait jamais su lire et qu’il inventait les mots en suivant les lettres avec son doigt.

En tenant fermement son arme d’une main, l’enfant me fouilla rapidement de l’autre, s’emparant sans hésiter de mon portefeuille et de ma montre. Ne sachant pas conduire, il ne s’intéressa pas à la voiture, mais ses compagnons la mirent à sac malgré tout, fouillant partout, crevant les sièges et finalement boutant le feu au véhicule.

L’instant était critique, les enfants savaient que le feu attirerait les forces de l’ordre, ils devaient donc déguerpir au plus vite… la question était de savoir s’ils allaient m’abattre ou me laisser la vie sauve. Je me tournai vers le plus grand qui braquait toujours son arme sur moi, mais son regard s’était détourné et contemplait les flammes avec une sorte de ravissement et des yeux d’enfant, alors, malgré la peur, j’eus soudain pitié de lui.

Lorsqu’il affermit son arme et reporta son attention sur moi, je ne pus m’empêcher de lui sourire tendrement et durant un bref instant je vis l’incompréhension se peindre sur son visage tandis qu’un voile se déchirait dans son regard et que transparaissait l’enfant qu’il était encore et qui se cachait apeuré tout au fond de son âme. J’eus l’impression qu’il allait éclater en sanglots, mais il se ressaisit, me donna un violent coup avec la crosse de son arme et partit en courant avec ses compagnons.

Arrivé à l’orée de la forêt, il se retourna brièvement, ébaucha un signe de la main et m’adressa un sourire désolé. Puis il repartit en courant et s’enfonça entre les arbres, à jamais disparu comme ses rêves d’enfant.

xxx

Quelques mois plus tard, alors que je regardais le Journal télévisé, je vis apparaître le visage de mon guérilléro à l’écran, il venait d’être abattu lors d’une opération militaire.

Advertisements
 
1 commentaire

Publié par le janvier 21, 2011 dans May a des coups de coeurs, May aime les enfants

 

Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Une réponse à “Rêves volés

  1. Oceanelle

    janvier 21, 2011 at 4:45

    Quelle tristesse …. et quand il s’agit d’enfants : cela n’a pas de mots ! Très bel écrit et très émouvant ….. Bisous

     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :