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Sciences , poésie, création

05 Déc

Jean-Pierre Luminet

Directeur de recherches au CNRS, astrophysicien à l’observatoire de Meudon, spécialiste de la relativité générale, des trous noirs et de la cosmologie.

En collaboration avec le compositeur Gérard Grisey, il a conçu un spectacle musical et astronomique intitulé « Le Noir de l’étoile », pour six percussionnistes et pulsars.

Il a publié des recueils de poésie, et exposé dessins et lithographies.


En tant qu’astrophysicien professionnel ayant publié également des recueils de poésie, on me pose souvent la question suivante : est-ce l’astrophysique, à travers ses interrogations fondamentales aujourd’hui non résolues (l’origine de l’univers, son destin futur, la nature de l’espace et du temps…) qui conduit à l’expression poétique, ou, au contraire, est-ce un penchant inné pour une « poétique » du monde qui peut susciter une activité de scientifique professionnel ?

 

Je suis toujours embarrassé par cette question. Je suis, certes, astrophysicien professionnel depuis maintenant quinze ans, et j’ai écrit des textes de « vulgarisation scientifique » portant sur des sujets propres à fasciner un public assez large: trous noirs, espace-temps courbe, big bang.

Toutefois, mon activité purement « littéraire » (à savoir poésie, essais non scientifiques, romans) remonte à un temps plus lointain – même si mes dernières publications « connues » dans le domaine de la poésie datent des cinq dernières années.

 

Il serait donc inexact de prétendre que mon écriture poétique ait pu être alimentée par mes réflexions scientifiques. À l’inverse, je ne pense pas qu’une perception poétique du monde favorise nécessairement une réflexion scientifique.

 

En fait, je ne crois pas que l’on ait au départ une « âme de poète/artiste » ou une « âme de scientifique ». On a simplement en soi une dévorante curiosité pour le monde. Cette curiosité nous pousse à l’explorer à travers différents langages, différents moyens d’expression.

 

Le langage scientifique rationnel, logique et falsifiable, sert à la description du monde physique et matériel. D’autres langages plus subjectifs (et, à la limite, non falsifiables car relevant de l’expérience intérieure), servent à l’exploration d’un « autre » monde, non matériel : l’art, la philosophie, la spiritualité par exemple. Ces langages non rationnels sont tout aussi riches en « découvertes ».

 

Mais, alors, me rétorque-t-on, comment concilier science et poésie, la science exigeant rigueur et mathématique, la poésie réclamant une liberté d’expression, une imagination pouvant totalement échapper à la logique ?

 

Pour ma part, je ne vois pas d’opposition de principe entre science et poésie, et plus généralement entre science et art. Depuis de nombreux siècles, les hommes s’interrogent à juste titre sur les cousinages de l’art et de la science.

 

La création artistique, comme la découverte scientifique, implique l’osmose entre un attrait « inné » et un métier acquis dans la patience d’impitoyables ascèces. L’art se nourrit de rêve et de réalité, de réflexion et d’intuition, d’imagination et de transcendance.

 

Il recherche et découvre. Il s’appuie sur des lois préalables (variations au cours du temps : alexandrins, strophe rimée pour la poésie ; harmonie tonale ou dodécaphonique pour la musique; règles de la perspective, composition des couleurs pour la peinture, etc.) qu’il s’évertue à remettre perpétuellement en cause.

 

Critiquant leurs absolus, nuançant leurs rigueurs, l’artiste ne craint pas, si besoin est, d’en transgresser les principes. Bannissant l’imitation, il se condamne à la progression. Mais franchement, le scientifique authentique procède-t-il autrement ?

 

Sous toutes leurs formes, à travers leurs évolutions, l’Art et la Science demeurent soumis à une implacable logique imposant la prise de conscience des tensions qui se manifestent entre les ensembles et le détail.

 

Le rêve, la volonté de pénétrer plus avant dans les difficultés de l’inconnu constituent la peine et la monnaie communes de l’artiste et du savant.

 

Il est vrai qu’aujourd’hui, peu de scientifiques osent exprimer publiquement d’autres pratiques qu’ils peuvent avoir dans le domaine artistique. L’inhibition y est pour beaucoup : nombreux s’interdisent ce qu’ils croient être un douteux « mélange des genres », au sens péjoratif du terme.

 

Or, pour moi, toute découverte part d’une conjonction de hasard et d’intuition, suivie par un travail lucide et difficile de « mise en structure ». J’aime la réflexion de Paul Valéry : « Le travail interne du poète consiste moins à chercher des mots pour ses idées qu’à chercher des idées pour ses mots et ses rythmes prédominants… » et je crois qu’elle peut s’appliquer à toute forme de créativité, artistique ou scientifique.

 

J’espère en tous cas que, dans l’esprit du public, cesse cette déplorable scission issue du XIXe siècle entre, d’une part, les disciplines scientifiques et techniques, qui seraient froides, dépourvues d’émotion et à la limite inhumaines, et d’autre part les disciplines littéraires et artistiques, qui seraient chaleureuses et chargées d’émotion.

 

Sans tomber dans le mélange des genres, je suis pour ma part convaincu qu’il n’y a pas de langage unique pour décrire le réel. Je suis attaché au renouveau d’un « humanisme du savoir ».

 

L’humanisme, c’est ce courant de pensée qui s’est développé en Europe à partir de la Renaissance et qui a pour objet le développement et l’épanouissement des qualités de l’homme.

 

L’humanisme ne peut donc être réducteur, et c’est la raison pour laquelle, dans une vision humaniste de la connaissance, la science, certes, mais aussi l’art et la philosophie, sont autant de langages complémentaires, permettant d’aborder chacun à sa façon les multiples facettes du monde.

 

Il ne faut jamais oublier que l’ensemble de la science est lié à la culture humaine en général. Les découvertes scientifiques, même celles qui paraissent les plus avancées et difficiles à comprendre, sont dénuées de signification en dehors de leur contexte culturel.

 

Les concepts et les mots pertinents et importants de la science théorique sont tôt ou tard destinés à être exprimés en concepts et en mots qui ont un sens pour le public instruit, et à s’inscrire dans une image générale du monde.

 

Il est fascinant de constater que le flux inverse, à savoir un transfert de concepts purement artistiques vers la science, est également possible.

 

De nombreux artistes semblent avoir eu des intuitions fulgurantes de découvertes scientifiques postérieures. Pendant longtemps, cette idée m’a agacé, mais, en y regardant de plus près, j’en reconnais aujourd’hui la valeur.

 

Je suis en train de préparer une anthologie de la poésie rassemblant des textes d’une étonnante prémonition scientifique. Le poète et mystique soufi Rûmi écrivait par exemple au XIIIe siècle que si l’on coupait un atome, on y trouverait un système solaire miniature :  » Il est un soleil caché dans un atome : soudain, cet atome ouvre la bouche.

 

Les cieux et la terre s’effritent en poussière devant ce soleil lorsqu’il surgit de l’embuscade ». Il précisait que chaque atome recelait une force capable de réduire le monde en cendres. Parler de fission nucléaire au temps de Saint Louis, c’est proprement stupéfiant !

 

Peut-être même y a-t-il des aires de rencontre encore plus profondes. Quand la science moderne forge des concepts comme celui de « trou noir » et explicite qu’il est « gardien de la lumière », elle se dote déjà d’un procédé poétique.

 

À travers le langage, le fait objectif qu’elle véhicule met en branle la danse des imaginaires individuels et subjectifs. Il n’est pas nouveau pour la science de se nourrir d’imaginaire.

 

Quand Démocrite parlait des atomes au Ve siècle avant J.-C., il se situait déjà au niveau de l’imaginaire, et ce mélange de rationalité et d’imaginaire a duré jusqu’au dix-huitième siècle.

 

Ensuite, la science est passée par une phase nécessaire de réductionnisme, où l’imaginaire a, en quelque sorte, été évacué. Au regard de toute l’histoire des sciences, qui remonte à deux mille ans, cette période dite « positiviste » évacuant l’imaginaire et instaurant une certaine froideur, n’a que très peu duré. Mais comme nous en sortons à peine, elle est encore présente dans nos esprits et nos pratiques.

 

Aujourd’hui encore le savoir en tant que tel et son enseignement sont trop souvent pratiqués de façon froide, dépourvue d’émotion. Or, pourquoi vouloir séparer le savoir et l’émotion ? L’émerveillement au monde en est la racine commune ! Une intégration harmonieuse est possible.

 

J’ai par exemple participé à la conception d’un spectacle musical et astronomique, mêlant des rythmes délivrés par des étoiles à des percussions jouées par des hommes. Cette oeuvre mixte traite du thème universel « ombre et lumière », puisqu’il s’intitule « Le Noir de l’étoile ».

 

Je veux ajouter que l’émotion est souvent donnée par la surprise. Pensons à la surprise amoureuse ! Or, tant dans la recherche artistique que scientifique, la surprise est motrice.

 

Celui qui n’est jamais surpris est atrophié et stérile, quel que soit son domaine d’activité. Pour moi, le créateur idéal est l’enfant. L’enfant est par nature un artiste et un scientifique primitif, soumis à une dévorante curiosité pour le monde.

 

Il vit passionnément, pose toutes sortes de questions, il crie, il chante, il peint, il sculpte, il construit. Souvent, à l’âge adulte, presque tout est balayé.

 

L’esprit se ferme à l’interrogation, excepté à une gamme d’expériences extrêmement réduite. Cela, l’artiste et le scientifique doivent le refuser de tout leur être.

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Publié par le décembre 5, 2010 dans May aime l'actualité

 

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