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Le capitalisme nous prend pour des enfants… que nous sommes devenus

06 Mar
Benjamin Barber, Comment le capitalisme nous infantilise, Fayard, 2007, 524 p., 23 €.
Il fut un temps où le capitalisme, celui des premières heures de la révolution industrielle, pouvait aller de pair avec la démocratie. Synonyme de liberté de choix, il exigeait de nouvelles conduites sociales et véhiculait des valeurs éthiques, morales ou religieuses – celles même caractérisées par Max Weber -. Selon Benjamin Barber, nous entrons dans une nouvelle ère du capitalisme : d’un côté, les adultes développent des désirs impulsifs de type enfantin, de l’autre le système marchand propose des produits à caractère infantilisant pour coller à cette tendance nouvelle. Ainsi, le succès d’une Chantal Goya ou la deuxième carrière de Casimir chez les trentenaires.

Ce capitalisme inédit soumet les hommes à un « éthos infantiliste ». D’abord, nous dit l’auteur, les habitants des pays occidentaux vieillissent par l’âge mais rajeunissent par le comportement, le style et la mentalité. A côté de quoi les nouveaux « sophistes du marketing » jugent que pour faire régner le capitalisme consumériste, il faut rendre les consommateurs enfantins. Il résulte de ces dynamiques une infantilisation des adultes et une transformation des enfants en consommateurs en culottes courtes.

Caractéristiques constantes de cet éthos infantilisant : l’émotion domine la pensée, l’égoïsme prime sur l’altruisme, le privé sur le public et le rapide sur le lent. La culture adolescente l’emporte bientôt sur toutes les autres. Les fast food, jeux vidéos et autre succès de films comme Shrek le montrent : la culture consumériste est bien souvent celle de la régression.

En conséquence de quoi le « moi » qui se consacre à la satisfaction de ses plaisirs a tendance à occulter le « moi » citoyen. L’auteur alerte sur le risque qu’il y a à traiter la liberté comme une affaire pleinement privée : « elle scinde le moi qui choisit en deux fragments antagoniques, et, en dernière analyse, elle nie la légitimité du fragment que nous appelons « citoyen » ou « public ». En sommes quand le « je veux » se substitue au « nous voulons », c’est la citoyenneté qui disparaît.

http://www.marianne2.fr/Le-capitalisme-nous-prend-pour-des-enfants-que-nous-sommes-devenus_a81785.html

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3 Commentaires

Publié par le mars 6, 2010 dans May aime l'actualité, May aime la lecture

 

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3 réponses à “Le capitalisme nous prend pour des enfants… que nous sommes devenus

  1. Yano

    mars 6, 2010 at 2:20

    Extraits de Comment le capitalisme nous infantilise

    Le facile, pas le difficile
    Dire que l’éthos infantiliste préfère le facile au difficile, c’est dire aussi, concrètement, que les jeunes sont naturellement attirés par ce qui est simple et non par ce qui est complexe, par ce qui est rapide et non par ce qui est lent. Facile contre difficile : cette dichotomie est un bon gabarit pour une grande partie de ce qui distingue l’enfant de l’adulte. Des expressions comme « écoute facile », « shopping facile », « jeux faciles (conviennent aux 2-8 ans) » ou personne aux « mœurs faciles » font la promotion de produits commerciaux taillés sur mesure pour correspondre au temps de concentration et aux goûts des jeunes. Dans le domaine du bonheur, le choix de la facilité suppose que les plaisirs simples l’emportent sur d’autres plus complexes, alors que les maîtres spirituels et les autorités morales ont en général soutenu l’inverse.

    Principe de plaisir
    La préférence pour la simplicité invoque les idées utilitaristes modernes. L’éthique traditionnelle (chez Aristote, saint Augustin ou Kant, par exemple) distinguait des formes de plaisir plus ou moins élevées et posait que ce qui donne du plaisir n’est pas toujours identique à ce qui est bon. Mais l’éthique utilitariste moderne exposée par des philosophes comme David Hume et Jeremy Bentham, s’est efforcée de subordonner le « bien » à ce qui fait plaisir, puis de simplifier le plaisir pour le réduire à des stimulations physiques élémentaires. Ne faisant aucune distinction entre les différentes sortes de plaisir (ou de douleur), elle postulait que le bonheur dépend simplement de la maximisation des plaisirs élémentaires et de la minimisation des douleurs élémentaires pour le plus grand nombre de gens. Ce principe a permis à Bentham, au début du XIXe siècle, de proposer son simpliste « calcul du bonheur et des peines », qui associait tout comportement humain et toute éthique humaine à des indicateurs simples, faciles à mesurer, des plaisirs et des douleurs élémentaires. Le bon était ce qui était ressenti comme bon. Ce qui était ressenti comme bon était la présence de plaisir et l’absence de douleur, mesurées au plus petit dénominateur commun de l’expérience sensorielle. Le bonheur était quantifiable. Quelle était son intensité ? Combien de temps durait-il ? Quand viendrait-il ? Etions-nous certains qu’il viendrait ? Mais ce type de calcul implique que le plaisir facile d’un enfant qui joue avec ses propres excréments (pour prendre un exemple freudien) est à peu près impossible à distinguer du plaisir limité que pourrait trouver un adulte à jouer de la flûte dans un groupe de rock afro-caraïbe.

    La facilité récompensée

    Le propre élève de Jeremy Bentham, John Stuart Mill, s’est révolté contre ces simplifications. Il a souligné que les plaisirs devaient être précisés, qu’il y avait plusieurs types de plaisir dont certains valaient mieux que d’autres – des faciles et des difficiles, des simples et des complexes, des puérils et des adultes. Tous les plaisirs n’étaient pas immédiatement commensurables : comme les oranges et les pommes, ou les excréments et les flûtes, ils se distinguaient qualitativement autant que quantitativement. Certains étaient préférables à d’autres, car c’étaient des plaisirs « plus élevés », gagnés par un travail plus dur, des efforts plus rigoureux, et donnant accès à un genre de bonheur plus complexe et satisfaisant. Sur la balance de Mill comme sur celle d’Aristote, les plaisirs difficiles et complexes l’emportaient sur les plaisirs faciles et simples. Dans son aphorisme célèbre, la poésie était préférable au jeu des aiguilles, puisqu’il fallait, pour être heureux, se conformer à cette injonction d’Epicure : « échange les plaisirs faciles contre les plaisirs difficiles » car ceux-ci « sont plus gratifiants ».
    Ces traits de l’utilitarisme moderne, enraciné dans un hédonisme psychologique « plaisir/douleur », valent d’être remarqués, car ils suggèrent que l’infantilisme a assimilé les tendances utilitaristes et instrumentalistes de notre époque et s’en est servi pour démontrer les « vertus » supposées de la puérilité. Les tensions entre facile et difficile ont posé problème à toutes les sociétés, mais la nôtre est peut-être la première à voir les institutions adultes prendre parti pour le facile. Elles récompensent la facilité et pénalisent la difficulté. Elles promettent des profits à vie à ceux qui prennent des raccourcis et simplifient le complexe à toute occasion. Perte de poids sans exercice, mariage sans engagement, peinture ou piano par les chiffres sans pratique ni discipline, « diplômes d’université » par Internet sans suivre de cours ni apprendre, succès sportifs avec anabolisants et fanfaronnades. En politique étrangère, la noble stratégie mondiale du président Bush en faveur de la liberté se situe pleinement dans l’éthos de la facilité, car elle est faite de mots sans conséquences : guerre sans conscription, idéalisme sans impôt, morale sans sacrifice et vertu sans effort. L’exact contraire de l’éthique protestante : ce n’est plus « sans effort on n’a rien », c’est « on a tout sans effort ». Une vision du monde issue d’un rêve d’enfant, ou` il suffit de dire « je veux que ce soit comme ça » pour que ce soit comme ça. Un monde où, comme le penseur critique Slavoj Zizek l’a bien souligné, le marché consumériste propose des produits qui facilitent le choix – « des produits privés de leurs propriétés nocives : café sans caféine, crème sans matière grasse, bière sans alcool… le sexe virtuel comme sexe sans sexe, la doctrine Colin Powell de guerre sans victimes (dans notre camp, bien sûr) comme guerre sans guerre, et la redéfinition de la politique en gestion technocratique comme politique sans politique ».

    Le mensonge et la triche plutôt que l’astreinte

    Le mensonge, la triche et la tromperie (en particulier l’apti¬tude à s’auto-illusionner) ont existé de tout temps chez les hommes, mais ils sont mieux acceptés aujourd’hui, en partie parce qu’on voit en eux quelque chose de bien excusable : une solution de facilité. C’est tellement plus facile de battre des records et de devenir un athlète célèbre avec des anabolisants que sans anabolisants ! Le large recours aux drogues qui améliorent les résultats a été révélé dans les médias et le Congrès a légiféré à son sujet, mais, si les nouvelles règles (comme la suspension pour cinquante matchs en cas d’usage prouvé de substances illicites au base-ball) sont plus sévères que les anciennes (en gros, dix jours de suspension la pre¬mière fois, soixante jours la troisième, etc.), les livres des records n’ont pas été modifiés pour effacer l’impact antérieur des produits interdits. Et quand un sportif est interrogé à ce sujet, il lui est tellement plus facile de mentir que de dire la vérité ! Même des athlètes pris en flagrant délit ont persisté dans leurs mensonges. Lors d’un hearing du Congrès sur l’usage des anabolisants, le joueur de base-ball Rafael Palmeiro a déclaré tout net : « Je n’en ai jamais pris, point final » – quelques mois à peine avant d’être testé positif.
    Les étudiants aussi jugent plus facile et entièrement défendable de tricher aux examens et de copier leur mémoire de fin de trimestre. « Sur la plupart des campus, 70 % des étudiants admettent avoir déjà triché. » Le problème, avec le plagiat, n’est plus sa fréquence, ni la multitude des sites Internet qui mettent en vente des devoirs, c’est que beaucoup ne voient plus ce qu’il y a de mal à ça. Parmi les dizaines de sites Internet qui proposent des dissertations, mémoires, thèses et… « thèses de doctorat » entièrement rédigés et « prêts à rendre », on trouve l’entreprise Best Custom Term Papers, dont la publicité sur Internet affiche un en-tête remarquable : « Mémoires de fin de trimestre personnalisés, 100 % sans plagiat ». Par cette formule, la société veut sans doute dire qu’elle-même n’a pas copié son texte ailleurs, pour que l’étu¬diant qui l’achète soit certain qu’il n’y a dans cette affaire qu’un seul plagiaire !
    Avec des producteurs décidés à justifier le vol intellectuel commis par leurs clients, et des écrivains et chercheurs adultes en pleine confusion sur le sens de la propriété intellectuelle (notamment en ces temps de critique littéraire postmoderne, ou` les textes sont des produits censés appartenir à ceux qui les consomment autant qu’à ceux qui les produisent), il n’est pas surprenant que les étudiants s’abandonnent si facilement au plagiat – péché si véniel au regard des normes laxistes sur le vol qu’il ne se qualifie même pas pour un pardon. Après tout, emprunter du texte à d’autres universitaires et oublier de renvoyer à leurs travaux n’a pas nui sensiblement à la réputa¬tion de plusieurs historiens reconnus. Et la fabrication de faits et d’expériences dans les Mémoires de James Frey sur la drogue et la prison n’a pas eu d’impact majeur sur les ventes de son livre Mille morceaux, du moins jusqu’au jour où Frey a reçu un savon télévisé dévastateur de la célèbre « critique » Oprah (qui, lorsque la tricherie de Frey avait été révélée, l’avait d’abord soutenu). Des journalistes du New Republic et du New York Times ont acquis une grande renommée grâce à des articles d’« information » entièrement fabriqués, qui leur ont coûté, semble-t-il, plus de (vains) efforts pour ne pas se faire prendre que pour créer leurs distrayantes fictions.

    Regarder plutôt que faire

    A la différence des sociétés traditionnelles, la nôtre rend faciles des choses qui devraient être difficiles, comme acquérir une arme à feu ou un conjoint. Il est plus simple d’obtenir une autorisation de mariage qu’un permis de conduire, et presque aussi facile de divorcer que de se marier. Le fait qu’un mariage sur deux se termine aujourd’hui par un divorce a au moins un vague rapport avec l’attitude irresponsable, d’un narcissisme puéril, qu’ont les gens face au divorce, au mariage et bien sûr aux enfants qui en sont issus. Des idées réfléchies comme le covenant marriage, qui rend le mariage plus difficile dans l’espoir que les mariés divorceront moins facilement, ont eu de puissants avocats mais peu d’adeptes hors des communautés, majoritairement chrétiennes, qui ont adopté la formule.
    Il est aussi plus facile, en règle générale, de regarder que de faire, plus facile de fixer la télévision (où l’imagination est plutôt passive) que de lire des livres (ou` elle doit être activée), plus facile de se masturber que d’établir les relations saines dont font partie les rapports sexuels et la sensualité interpersonnelle, plus facile d’entretenir une relation sexuelle discrétionnaire et capricieuse qu’une relation où l’on s’engage vraiment. Bref, plus facile d’être un enfant qu’un adulte, plus facile de jouer que de travailler, et plus facile de négliger ses responsabilités que de les assumer. Cette vérité n’est pas du prêchi-prêcha conservateur (même si les conservateurs l’ont peut-être mieux comprise que les autres). Disons qu’elle est aristotélicienne, voire utilitariste au sens de John Stuart Mill. Car ce qu’elle signifie, c’est que, à tous les points de vue, le facile risque de se révéler moins satisfaisant, d’entraver le bonheur humain au lieu de l’accroître. Mais c’est une leçon que seuls des adultes peuvent apprendre – après que leurs parents, l’école, l’Eglise et la société les ont aidés à grandir. Dans le contexte culturel de l’infantilisation, cette leçon paraît rigide et puritaine, née dans des esprits hostiles au bonheur.

    http://www.marianne2.fr/Le-capitalisme-nous-prend-pour-des-enfants-que-nous-sommes-devenus_a81785.html

     
  2. SimpleMohamed

    mars 6, 2010 at 4:20

    Je suis majoritairement d’accord avec ce texte.

    Moi aussi je suis venu à cette réflexion .
    J’ai observé ce phénomène dans la vie quotidienne chez mes connaissances, mes collègues ou autres…Et j’ai bien vu comme le marketing nous infantilise par la publicité dans tous les médias.

    La publicité de nos jours est, pour les marketeurs, un moyen performant de modeler nos comportements.

    T’imagines le niveau qu’atteint le marketing d’aujourd’hui?
    Avant ils se contentaient d’observer nos comportements pour y répondre au mieux.
    Mais aujourd’hui ils les créent, nos comportements !
    Ils utilisent les publicités pour lancer des modes , des pratiques……par le langage des émotions.

    Si l’auteur (Barber) était français, il aurait mentionné l’expression qu ‘on a entendu à la radio ou à la télé il y a quelques années : les adulescents.
    Ces adultes qui restent dans l’adolescence ou qui gardent les mêmes centres d’intérêt que les ados.

    Un adulte infantilisé veut pleins de jouets pour lui sans devoir les partager avec les autres. On se chargera à travers la pub d’intensifier son égoïsme…A tel point qu’il ne verra pas l’utilité de se reproduire . Au contraire les enfants représentent des dépenses d’argent donc moins de jouets pour lui. Mais aussi des soucis à cause des responsabilités(des trucs d’adulte), et puis aussi des êtres complètement distincts de lui, donc des étrangers .
    Ces différentes raisons font que l’adulte gamin stéréotype préfère être sans enfant .

    A quel point l’infantilisation est-elle rentable pour l’économie capitaliste?
    En terme d’infantilisation du consommateur , le Japon en est un exemple.
    Dans la société urbaine japonaise, tout est basé sur le « Kawaii » : « le trognon », « le chou » on pourrait dire en français . Les magasins sont couleurs, personnages de dessin animés, chansons de gamins, graphismes enfantins…

    Le résultat est que les consommateurs s’imprègnent de cet environnement enfantin. Et le vivent de plus en plus.
    Dans un tourbillon consumériste , infantiliste, égoïste…
    Les japonais présentent l’âge moyen le plus élevé de la planète, autrement dit : ils sont vieux et ne font plus d’enfants.
    Mais à coté de cela leur consommation est trés élevée .

    Bien sûr , on ne peut pas trancher avec certitude que l’infantilisation des consommateurs japonais a augmenté leur consommation et réduit leur reproduction.
    Mais il ya une tendance à le croire.

     
  3. Yano

    mars 7, 2010 at 12:46

    Tres pertinente comme d’habitude, ton analyse.

    L’exemple japonais est édifiant..tu l’as très bien expliqué.
    Dans mon environnement immédiat, j’ai pu constater l’infantilisation des mamans qui font de crise d’adolescence à 30 , 40 ans et des grands mères qui jouent aux petites jeunes filles.

    Maintenant, au delà de l’observation et du constat, que pouvons nous faire pour lutter contre, pour y échapper…

    Merci

     

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